samedi 3 février 2007

De Delhi a Allahabad, en passant par Benares

Apres avoir passe quelque huit heures a l'aeroport de Madras en attendant que ces messieurs d'Air Deccan aient fini de rafistoler le moteur, j'ai atterri a Delhi a deux heures du matin. La chambre que j'avais reservee, dans un quartier assez populaire et anime (la journee) de Delhi, avait bien sur entre temps ete refourguee a quelqu'un. Me voila donc a trois heures du mat', apres avoir erre dans les rues (pas eclairees evidemment, et sans indication de noms de rues, ce serait un peu facile) avec un taxi qui ne connaissait rien, a reveiller le portier de mon hotel d'origine pour qu'il veuille bien me trouver une piaule pour le reste de la nuit. Chose faite apres un ou deux coups de fil : un jeune garcon vient me chercher et nous traversons le quartier en silence dans les rues sombres, avec pour seule compagnie un ou deux ivrognes, les vaches et quelques chiens qui aboient a notre passage. Bienvenue a Delhi.
J'atterris donc dans un hotel miteux ou deux pigeons ont la bonne idee de venir roucouler sous ma fenetre des potron-minet (j'avais envie de la caser celle-la, depuis que je me suis fait coller a la dictee de Pivot). Nuit pourrie apres un voyage pourri. J'attaque donc Delhi de bonne humeur...
Je me promene un peu dans le quartier mais la ville est si grande, si agressive, si polluee, et manque tellement de charme au regard de ce que j'ai vu avant, qu'elle ne me fait absolument pas envie.
Je la quitte le soir pour attraper mon train pour Benares (dont le nom officiel est Varanasi, les deux etant employes indifferemment).

L'arrivee a Benares, vers midi le lendemain, avec quatre heures de retard, est assez mouvementee ; c'est la ville la plus visitee en Inde, avec ce que ca peut avoir de penible : nombreux rabatteurs qui tentent tout pour vous amener vers les hotels qui les paient, sollicitations incessantes des commercants...Le rickshaw m'annonce, apres une demie-heure a touche-touche dans les embouteillages, qu'il ne peut pas m'emmener dans la vieille ville, au bord du Gange, ou se trouve mon hotel, parce qu'il y a trop de monde et que les ruelles sont fermees a la circulation. Me voila donc avec mon barda a tenter de tracer mon chemin dans des rues completement encombrees de toutes sortes de vehicules et d'animaux (gare aux coups de corne des vaches qui n'aiment pas etre poussees...) de la ville moderne pourr arriver dans le dedale (!!!) de ruelles minuscules de la vieille ville. Un type me dit qu'il va a mon hotel et pretend m'y accompagner, je me laisse guider tant il est impossible de trouver son chemin par soi-meme.

L'auberge est construite sur la rive, au-dessus des ghats (quais), avec une jolie vue sur le Gange et une petite cour interieure abritee du soleil. Sympa. Je fais la connaissance de deux photographes francais tres cools avec qui je vais passer les jours suivants. Nous partons ensemble a la decouverte de la vieille ville tout l'apres-midi avec un jeune guide, Manish, tres sympa et plutot honnete. Il connait tout et tout le monde et nous evite toutes les sollicitations des commercants et rabatteurs qui, voyant qu'on est avec lui, ne viennent pas nous aborder. C'est reposant...
La ville peut au premier abord paraitre assez repoussante : dans ces ruelles qui parfois ne laissent passer qu'un homme de face, les odeurs sont fortes, les vaches et leurs bouses nombreuses, les velos arrivent parfois vite, bref on n'est pas tres tranquille. Mais la vieille ville et les rives du Gange possedent un charme certain, d'abord troublant, effrayant par moments, et finalement assez envoutant.
Benares est d'abord connue en Inde parce que l'on vient y mourir : dans la religion hindoue, ceux qui meurent a Varanasi et font ensuite bruler leurs cendres selon une ceremonie rituelle rejoignent directement le nirvana, la paradis hindou, sans passer par le cycle des reincarnations. On trouve ainsi sur les ghats, ces quais blancs en escalier, des vieillards qui attendent la mort. Croisant le regard d'une vieille dame assise en tailleur dans un grand denuement, entoure d'un strict minimum d'affaires, je demande au guide qui m'accompagnait ce jour-la : est-ce une mendiante? Il me repond : non, non, elle avait beaucoup d'argent mais elle a tout laisse a ses enfants et maintenant elle s'est assise la en attendant de mourir. Il se trouve que son fils possede la barque qui nous avait emmenes sur le Gange le matinmeme...
Les ghats sont le theatre chaque matin a l'aube des ablutions dans le fleuve sacre : chacun se deshabille plus ou moins et vient se laver, prier le dieu Gange (la "seconde mere" pour les hindous"), et finalement boire une gorgee d'"eau sacree" (et neanmoins degueulasse) du fleuve. Benares etant la ville la plus visitee d'Inde, les touristes sont nombreux qui longent en barque les quais et photographient les ablutions ; les hindous font preuve d'une grande tolerance vis a vis de ces yeux inquisiteurs qui les contemplent a demi-nus entre la toilette et la priere...
Mais l'endroit le plus marquant de la ville est certainement le ghat ou se deroulent les cremations : dans les ruelles alentours, a la tombee de la nuit, on entend les tambours annoncer l'arrivee d'un cortege funeraire ; on apercoit alors a quelques metres un corps, enveloppe d'un linceul de couleur, porte par la famille. Le convoi se dirige alors vers le lieu de cremation proprement dit : il achete les 150 kilos de bois necessaires a la cremation qui sont disposes en un lit aupres des neuf autres corps qui vont bruler simultanement. La famille descend alors au bord de l'eau pour immerger le corps dans l'eau une fois, puis remonter le poser sur le lit de bois. le corps est recouvert de bois et le fils aine, lorsque c'est le pere qui est mort, le benjamin si c'est la mere, qui s'est rase la tete et les sourcils et a revetu une sorte de sari tout blanc, va chercher le feu sacre dans un grand foyer (le "feu eternel", qui sert a toutes les cremations et ne se serait pas eteint depuis 3000 ans), se rapproche du corps, et fait cinq fois le tour du bucher pour l'allumer. La famille reste ainsi, trois heures durant, a regarder le corps se consummer. Les restes non brules sont jetes sans le Gange.
Les corps brulent a toute heure du jour et de le nuit, mais c'est a la nuit tombee que c'est le plus saisissant : les flammes jaillissent de la nuit, l'atmosphere est lourde, pesante, sans compter les odeurs...on se demanderait presque si tout ca est bien reel...moment vraiment marquant.
Dans le reste de la vieille ville, les lumieres des echoppes ouvertes eclairent les rues une fois la nuit tombee, l'ambiance est tres agreable, chaleureuse ; a l'aube, alors qu'il fait encore nuit noire, avant de partir louer une barque pour aller voir les ghats depuis le fleuve, on partage un chai (the au lait sucre) avec quelques militaires, des vendeurs et des chauffeurs qui embauchent, deja des sourires, une grande convivialite.
Je quitte Benares le troisieme jour au milieu de la nuit pour arriver a cinq heures a 150 km de la, a Allahabad, parce que j'ai entendu dire que s'y tenait la derniere journee de la Khumbh Mela, le plus grand pelerinage hindou ; pour etre plus exact, le plus grand a lieu tous les douze ans et rassemble entre 100 et 120 millions de personnes, alors que tous les six ans a lieu la version reduite, a laquelle ne participent "que" 60 millions de personnes...
Les fideles viennent dans cette ville qui borde egalement le Gange pour se baigner dans le fleuve sacre (meme principe qu'a Benares).
Alors qu'il fait encore nuit, la voiture se gare sur un parking immense en je pars (avec le guide qua j'ai pris pour la journee) en direction du fleuve, suivant les colonnes de gens qui viennent y prier et rejoindre les millions d'autres deja installes depuis quelques jours pour certains, depuis le debut du pelerinage pour d'autres, il y a plusieurs semaines. On marche ainsi dans la penombre qui se fait jour, des kilometres durant, au son des chants religieux assez envoutants diffuses par les hauts-parleurs et la foule grossit, grossit, grosit. On longe des enfilades de tentes surmontees d'un drapeau representant l'ashram (communaute religieuse) auquel ils appartiennent dans leur ville d'origine. Je n'ai jamais vu pareille masse humaine assemblee en un meme lieu (je me demande d'ailleurs si, a part peut etre le Haj a la Mecque, il en existe...). Le plus etonnant est que cette foule qui converge vers un meme lieu, soit quelques centaines de metres en bordure du Gange, le fait dans un calme hallucinant compte tenu de la pression populaire, et si l'on peut se sentir parfois perdu quand le guide s'eloigne de dix metres, on ne se sent jamais vraiment oppresse. Tout le monde va vers la rive, se deshabille, va se baigner et revient en souriant ; le tout se passe dans une atmosphere bon enfant.
A un moment, j'entends comme une enumeration de noms au micro, je demande en blaguant a mion guide s'ils font l'appel, il me repond qu'ils sont en train d'appeler tous ceux qui se sont perdus (sur le mode "le jeune Antoine est attendu a l'accueil par ses parents"). Autant vous dire que ca dure un moment!
Le soir, apres une sieste en ville, je retourne sur le pont qui surplombe le site pour admirer et photographier ces milliers de lampes qui scintillent sur des kilometres, ces colonnes de gens qui rentrent chez eux...souvenir memorable.
Je pourrai raconter pendant des heures la fascination eprouvee durant cette journee, mais je garde ca pour le retour, et je mettrai quand je pourrai quelques photos en ligne qui en diront plus que tous les mots.
Retour a Delhi un peu mouvemente (imaginez l'etat de la gare et des trains qui rejoigent Delhi le soir de la fin du pelerinage!!!)

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